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Comment parler du sida au Nord-Cameroun ?
Sidanet, 2010, 7(2) : 1274
Vendredi 5 février 2010
Comment parler du sida en se dégageant des connotations négatives habituelles, propices à des stigmatisations de toutes sortes ? Comment fournir aux populations illettrées ou peu scolarisées des outils et des informations capables de les aider à renforcer leurs capacités à affronter le sida au quotidien ? Bref, comment communiquer efficacement sur le sida ?

A cette problématique difficile, s’attaque depuis 2008 une équipe franco-camerounaise de chercheurs en sciences du langage conduite par Henry Tourneux (CNRS-LLACAN ) et Léonie Métangmo-Tatou (LADYRUS -Université de Ngaoundéré). Leur projet de recherche a été soutenu par l’Agence nationale de la recherche sur le sida et les hépatites virales (ANRS), l’Institut de recherche pour le développement (IRD) et le BUCREP (Bureau central des recensements et des études de population). Il a été agréé par le Comité national d’éthique et par la Direction de la recherche opérationnelle en santé (DROS).

Au terme des enquêtes, dépouillements et traitements divers, un séminaire de restitution a été organisé à Maroua, dans la salle de réunion de l’IRAD Domayo, le jeudi 12 novembre 2009. A cette rencontre ont pris part les responsables des services déconcentrés du ministère de la Santé de l’Adamaoua, du Nord et de l’Extrême-Nord, en la personne de leurs Délégués régionaux respectifs. Étaient également présents, une représentante de la DROS, plusieurs responsables centraux et locaux du Comité national de lutte contre le sida (CNLS), ainsi que les représentants des organismes partenaires du projet, notamment le Représentant de l’IRD et le Directeur général adjoint du BUCREP.

Le programme de recherche baptisé en abrégé « Communication sida » visait à évaluer le contenu de la communication sur le sida en français et en fufuldé (langue peule), notamment au cours des campagnes de prévention menées par le gouvernement et la société civile dans les villes de Maroua, Garoua et Ngaoundéré. Parmi les constats majeurs qui ressortent des treize communications présentées au public, on relève que les messages diffusés ne sont pas toujours conformes aux consignes officielles, et que même certains documents émanant de services agréés ne sont pas adaptés à la population cible, quand ils ne contiennent pas de sérieuses lacunes.

L’étude menée par Josiane Tantchou auprès de personnels de santé a permis de constater que leur discours à l’intention des patients ne tient pas toujours compte de leur sensibilité ni de leur psychologie. En outre, la promiscuité des lieux où se passe le test de dépistage du VIH ne permet pas d’assurer aux personnes la confidentialité à laquelle elles ont droit.

L’enquête auprès des autorités religieuses chrétiennes et musulmanes révèle un discours fortement moralisateur sur le sida ; toutefois, il en ressort aussi un appel pressant à la solidarité et à la prise en charge des personnes malades.

Les recherches on démontré que les médias publics (télévision et radio) jouent un rôle très important, notamment dans l’information des jeunes. Cependant, ces mêmes médias entretiennent aussi un discours inutilement dramatique, propre à générer stigmatisation et fuite de la réalité.

L’étude de la place du sida dans l’échelle de gravité des pathologies et l’examen des attributs sémantiques du sida démontre l’impact considérable qu’ont eues les campagnes d’information et de prévention précédentes : le sida est immanquablement lié à la mort. Ce constat a conduit l’équipe dirigée par Henry Tourneux et Léonie Métangmo-Tatou à préconiser de parler désormais plutôt du VIH et de son rôle dans la destruction des défenses immunitaires de l’organisme. D’où est venue l’idée de donner au VIH un nouveau nom en fulfuldé, qui ne serait pas chargé a priori des connotations négatives liées au mot « sida ». Ainsi a été créé l’appellation de Barooyel sooje’en ’banndu qui se décompose ainsi : Barooyel (le petit qui tue), sooje’en (les défenseurs [les soldats]), ’banndu (du corps). La locution ainsi créée comportant huit syllabes, il est apparu nécessaire de la raccourcir en en faisant un acronyme : Bar-soo-’ban.

Plusieurs outils « prêts à l’emploi » ont été présentés au cours de l’après-midi : un guide bilingue (français-fulfuldé) de la communication sur l’infection par le VIH, un guide en français standard sur le même sujet, ainsi qu’une chanson en quatre parties, enregistrée en studio par le chanteur Alfa Barry, destinée à populariser le nouveau nom peul du VIH. Notons au passage que tous ces outils ont déjà été testés sur le terrain, notamment dans le cadre de réunions de sensibilisation dans les quartiers de Maroua et sur les ondes de la CRTV. L’une des particularités des guides bilingues est de faire appel à un français facile et même à un fulfulde facile.

Au terme des échanges, quelques recommandations ont été formulées à l’endroit du Ministère de la Santé publique :

1. Vérifier l’adéquation des documents émanant d’organismes internationaux avant de les diffuser dans le pays.

2. Sur chacun des thèmes retenus pour la communication, rédiger un mémento de référence en français et en anglais standard.

3. Les deux langues officielles n’étant pas capables à elles seules de toucher l’ensemble de la population camerounaise, il en découle deux points :
3a. les traductions en langues nationales ne peuvent être laissées à l’improvisation ;
3b. il faut renforcer et professionnaliser les cellules de communication présentes dans les Délégations régionales de la Santé.

4. Inscrire dans les programmes de formation médicale un module de formation portant sur la communication avec les patients et les conceptions locales du corps et de la maladie.

5. Ne pas oublier que les actions en faveur de la prévention de l’infection par le VIH doivent continuer à se faire en permanence.

6. Réexaminer les conditions de fonctionnement des pairs éducateurs.

7. Tenir compte de la charge sémantique très négative qui est liée au mot « sida ».

8. Cibler les actions de sensibilisation, non en fonction des groupes dits « à risque », mais en fonction de « l’état de vie » des personnes.

9. Les jeunes accordant plus de confiance aux conseils des médecins et de leurs propres parents (le père pour le garçon et la mère pour la fille) dans le domaine de la sexualité et de la protection contre l’infection par le VIH, il serait souhaitable que médecins et parents soient préparés à remplir cette tâche.

Le mot de la fin est revenu au Dr Rébecca Djao, Déléguée régionale de la Santé de l’Extrême-Nord. Après avoir remercié tous les acteurs du projet, elle a souhaité que soient véritablement tirées les conclusions des analyses présentées au cours de la journée. Elle a dit sa satisfaction relativement aux nouveaux outils mis à disposition des services de Santé, et elle a souhaité qu’ils puissent être largement diffusés auprès de leurs destinataires, à savoir principalement les personnels de santé.

Source : Ambassade de France au Cameroun www.ambafrance-cm.org

France
Date de publication : Vendredi 5 février 2010